On l'entend assez souvent, on vit dans un monde relativement bien foutu. La chaîne alimentaire, la peau qui se régénère d'elle-même, Canalplus.fr quand on a raté le Petit Journal de Yann Barthès, toutçatoutça. Que de géniales et infaillibles inventions prévues par notre petite planète pour le confort de ses habitants. En fait on a beau se plaindre, y a quand même TRES PEU DE CHOSES que l'on pourrait qualifier d'inutile à la Terre et à son fonctionnement. Si on devait les lister, ça donnerait quelque chose comme :
1) Les vitesses au delà de 130 km/h dans les voitures civiles. (De toute façon elles sont pas autorisées, alors pourquoi est-ce qu'elles sont quand même mises à dispo ? Cas de force majeure peut-être, course poursuite avec un serial killer ?)
2) Christophe Maé (Non désolé mais non.)
3) Les dents de sagesse.
Et vous remarquerez que toutes ces choses auraient la même et unique fonction, s'il fallait vraiment leur en trouver une : nous faire chier. Preuve par trois :
- Si jamais on est amené à utiliser la première, on risque une prune, un point en moins sur le permis (peut être plus, j'en sais rien, je conduis pas ?), et accessoirement la mort.
- Lorsque l'on est confronté à la deuxième, les conséquences sont presque aussi fâcheuses : poste de radio éclaté contre le mur, crise d'urticaire mentale allant du refrain criminel fredonné toute la journée, au gros craquage convulsif ("ARGHH NON PITIE, JE RETIRE CE QUE J'AI DIT, IL A UN TIMBRE DE VOIX MAGNIFIQUE ET PAS DU TOUT SURJOUE, CA LUI DONNE UN CHARME HORS DU COMMUN, ARRETE TES CONNERIES ET ETEINS CA MAINTENANT"), j'en passe et des meilleures.
- Enfin, quand vient le jour de se faire extraire les dernières, on est parti pour une belle petite virée en enfer, qui laisse sa marque au point que le traumatisme lui-même exige d'être exorcisé par un article. Et ça tombe bien, l'article, le voilà \o/ (J'ajouterai que la lecture de ce qui va suivre ne convient pas aux âmes sensibles, ni aux écorchés vifs qui n'ont pas la nostalgie des bons moments passés chez leur dentiste.)
Ca commence avec une bonne heure à poireauter dans la salle d'attente : élémentaire. Les médecins à l'heure, ça n'existe pas. Et comme on leur est reconnaissant de préserver notre santé en général, on les en inquiète pas trop, mais quand même, je me demande... Qui c'est ce PUTAIN DE CLIENT qui se pointe à la bourre pour sa consultation à chaque fois, et suffit à décaler l'intégralité des rendez-vous suivants ?
60 minutes à tirer donc. 60 minutes, le temps de sentir bieeeen comme il faut, ce stress immuable qui monte crescendo. 60 minutes, le temps de se résoudre 100 fois à se lever et couper court au flux de musique classique que la secrétaire a cru bon de programmer sur la chaîne pour que tout le monde en profite. (Et puis, ne pas oser et se rassoir.) Et SURTOUT, 60 minutes à retourner les piles de vieux Galas moisis qui découvrent tout juste l'idylle d'Eva Longoria et Tony Parker, et croient encore que Michael Jackson offrira à son public la performance du siècle pour sa tournée d'adieu. 60 minutes, croyez-moi, c'est long. Y a qu'en devoir sur table de sciences éco que ça passe vite.
Enfin, alors qu'on commence à peine à se faire à l'idée de passer le restant de sa vie affalé sur le canapé au motif kitsch à écouter le "rrrrrremarquable orchestre de Philippe Papontoin, en exclusivité sur radio classique, RADIO-CLASSIQUE ! ♫", le dentiste sort de son antre, et c'est à nous. Ou à moi, plutôt. Voilà, les plus judicieux d'entre vous l'auront deviné, c'est moi qui y suis passé sous la fraise qui "vibre-et-fais-du-bruit-mais-ne-blesse-pas-c'est-promis" du gentil docteur, aujourd'hui. Ce que vous vous apprêtez à lire est donc une histoire vraie, à ne pas reproduire chez vous, ou alors si, si ça vous chante, reproduisez, et envoyez moi des photos après que je me marre un peu.
Au chapitre 1 des supplices inhumains endurés grâce aux dents de sagesse, mon dentiste proudly presents : Les Paroles Réconfortantes. Mais si, elles sont supposées l'être, à la base. On sent que le type s'est toujours pas fait à l'idée d'être détesté par le monde entier pour le simple fait d'avoir choisir formation chirurgie-dentaire-et-sanguinaire après le Bac. V'là donc qu'il essaye de passer pour le gentil docteur. "Alors, anxieuse ? Il faut pas, tu vas voir, ça va passer vite. Tu peux déjà t'installer - hop-là ! - sur le siège. Ca va l'appui-tête ? :)" (Les "hop-là", "zou !" et cie, c'est un truc de médecins, ça doit faire partie d'un jargon spécifique sans lequel on les laisse pas passer en classe supérieure à l'école des Sanguinaires.)
Il croit que c'est rassurant, alors il déballe et explique tout son petit matériel : "Voilà, c'est impressionnant mais tu sentiras rien, t'en fais pas. J'en ai besoin pour décoller la gencive autour de l'os, dégager la racine et - hop-là ! - tirer d'un coup avec l'énoooorme pince que tu vois là. Et faire gicler ton sang. :) Allez zou, c'est parti !"
Là, on passe au chapitre 2 des sup. inh. des d. de sagss, et sans doute le plus humiliant. L'Anesthésie. Humiliant, parce que ça oui, ça l'est de constater que les piqûres seules font plus mal que l'intervention elle-même. Ca pique même pas, ça PINCE en fait. Serré et tenu dans la gencive, avec ce goût amer qui s'immisce de partout et accompagne la douleur. Minuscule et mordante à la fois, pas agressive au point de pousser un hurlement, mais lancinant au point de réprimer un petit couinement et se mettre à réciter Le corbeau et le renard en boucle dans sa tête pour plus penser à l'aiguille plantée dans sa gencive. ("Notre père qui êtes aux Cieux, tenait dans son bec à fromage...")
Et puis après, Chapitre 3 : Les Larmes. Euh, ça concerne que moi ça peut-être.. ? :( C'est l'après coup de la longue heure en salle d'attente je dirais, qui a seulement été comblée par le rien, le stress, et l'orchestre de Philippe Papontoin. Et le choc après le rien, c'est.. ben, choquant.
Je devrais peut-être pas mettre les larmes au même niveau que le reste des supplices, puisque techniquement, elles sont la conséquence et non la cause du tourment lui-même. Mais bon, faut les replacer en contexte aussi. Visualisez les sanglots de petite fille de 4 ans sur une grosse face bouffie et écartelée par les pinces de grande fille de 15 ans. A moitié étranglée par le tuyau qui aspire la salive, la tête renversée, les doigts crispés sur la nappe stérile dont le dentiste m'a drapée pour y poser ses instruments (me prenant pour une table peut-être?) et complètement exposée à son regard de Sanguinaire et à celui de son assistant muet. Humiliation, deuxième édition. "Ben alors, c'est quoi ces larmes de crocodile ?" (Retranscription des pensées de Sandra à ce moment précis : "Si votre ramage, se rapporte à votre plum.. Euh, ta gueule.")
Et puis à ce stade, trop c'est trop, je vous fais grâce du charcutage final. Je ne vous parlerai pas du morceau d'os qui jaillit, sanguinolent, du gouffre de ma bouche grande ouverte, du cri de triomphe sadique du dentiste, "LA VOILA, ELLE EST SORTIE !", et de toutes ses charmantes petites transactions retranscrites en direct pour ne rien m'épargner. ("Hop-là, j'éponge le sang avec une compresse de gaz, maintenant je fais les points de suture avec le fil de nylon, zou, tu vas sentir une pression, c'est l'aiguille qui pénètre dans la chair.")
La dernière étape (last but not least) , c'est le Grand Retour en Enfance. (Déjà amorcée avec les larmes comme je vous l'entends penser, blah blah blah.) D'ailleurs, si je devais illustrer cette partie, je choisirais un ENORME pot de purée de carotte à la Blédina, et un montagne de poudre blanchâtre (antibios écrasés) grossièrement mélangée à de la compote de banane. Sisi, je vous jure, de BANANE. C'est une toute nouvelle saveur de la gamme Pom'pote. Je vous dirais bien que c'est immangeable, puisque ça fait partie du dernier Grand Supplice imposé par l'extraction des d.d.sagss, mais le pire, c'est que c'est pas mauvais. Ce qui veut pas dire que je me serais pas volontiers tapée un bol de Frosties à la place. (Ouais j'ai une notion assez particulière des desserts à dix heures du soir.)
A présent, here I am, assise à mon bureau, achevant de relire mon super résumé tandis que les effets de l'anesthésie sur ma mâchoire insensibilisée se dissolvent lentement. Je sens déjà le goût de rouille, caractéristique du sang, qui s'insinuer sur ma langue, et je pense.. qu'on m'a même pas acheté d'Haagen Dazs. :(
Maintenant y a plus qu'à attendre de voir - surpraïse surpraïse -, quelle sera la circonférence de ma joue demain. Après toutes les souffrances déjà endurées, j'ai curieusement foi en mon corps, et j'ai l'étrange conviction que je gonflerais pas tant que ça. Peut-être même que je pourrais sortir la rue sans être montrée du doigt comme une abominable mutante mi humaine mi hamster. Mais c'est à voir.
Sur ce mes petits loulous, je vais me coucher - sur le côté gauche -, et je vous dis à la prochaine pour l'extraction des deux suivantes. Oui parce que c'est pas fini aha, jamais deux sans quatre, on vous l'avait pas dit ? :)
Kissoux kissoux tous doux.
PS : Le stand de réclamation de bonbons pour ceux qui ont lu l'article du 25 septembre en entier se tiendra ici, ou où vous voudrez, de toute façon j'avais pas vraiment l'intention de vous en donner hinhin. Mais je suis touchée par l'intérêt que me portent mes fidèles lecteurs.