Ce matin, j'ai fait une croix sur les maths pour assister à ma première AG. Après le semblant de dialogue qui a pu s'établir entre les bloqueurs et le proviseur, le blocus initialement prévu a été remplacé par un barrage filtrant. Pouvaient rentrer les collégiens, prépas, et ceux qui devaient se faire vacciner pour la grippe. En face du parc, 3 types, bons orateurs, se relayaient avec un mégaphone face aux 200 révolutionnaires restés en face des grilles. Et on peut dire qu'ils ont du mérite, parce que l'audience était carrément insupportable. Ca fumait, parlait dans son coin, bisait ses potes. Les pauvres mecs se cassaient la voix, mais passé un quart d'heure, c'était plus qu'un bruit de fond. A neuf heures, vote à l'arrache pour décider d'un blocus l'après midi ou non. Puis, tout le monde s'est dispersé pour aller en manif - ou faire comme si, et rentrer chez soi. Deux personnes de ma classe m'ont apostrophée à distance, demandant avec anxiété : "Eh, tu vas en allemand tout à l'heure ?" J'ai répondu un oui de défi - première grosse bourde de la journée -, et me suis éloignée.
J'avais réussi à m'infiltrer dans un groupe d'hérétiques, qui prévoyaient eux aussi de traverser le blocus à onze heures. En attendant l'heure de l'assaut, on est montés chez l'un d'entre eux, boire de la limonade et bouffer des madeleines. L'ambiance était cool. Quelqu'un s'est mis à jouer Tiersen au piano, et j'ai déblatéré pendant une heure, à propos de tout ce qui me venait à l'esprit. Twilight, Kanye West, Adrien Brody, son nez, ma prof d'anglais, les blocus à répétition. C'est marrant comme j'arrive à être causante et riche en conversation quand je veux. Je fais semblant d'être à l'aise, surtout pas intimidée, - "Sympââââ les poufs en osier ! - et à force, je me persuade moi-même.
Une heure et trois madeleines plus tard, c'était le grand retour au lycée. Me sentant plus intrépide que jamais, j'ai été prise d'un fou rire en voyant le peu d'effectif laissé pour bloquer l'entrée. (2e bourde de la journée.) "Wow, ça m'a l'air IMPENETRABLE dites donc !" Oui j'avoue, j'ai FANFARONNE. Du coup, j'avais plus trop le choix, je me suis lancée, accostant les quelques sentinelles.
Moi en mode sourire, main dans les cheveux, air super avenant : Bonjoûûr :D Euh.. On peut passer sivouplaît ?
Sentinelle 1, aka Le Géant : T'es en prépa ?
Sourire figé. Je réponds par la négative. (Troisième grosse bourde de la journée.)
Sentinelle 1 : Dans ce cas, désolé, mais c'est fermé :)
Ah, okay. J'encaisse, avec un certain dépit, sans insister. Mon intrépidité a ses limites, hein, j'avais quand même pas l'intention de me battre pour aller en cours d'allemand. J'amorce déjà une retraite pacifiste quand quelques lycéens autour, rameutés par ma tentative, commencent à pointer le bout de leur nez. "Allez, faites pas les cons.. Elle est même pas dans votre classe, laissez-la passer."
Sentinelle 2, aka Un Asiat avec de l'eczéma autour de la bouche : Et alors ? C'est jour de blocus, on l'a voté, fallait aller à l'AG.
Moi en mode Je suis plus intrépide du tout : Ouioui j'y étais... Seulement c'est le deuxième en même pas deux semaines là, et moi, je dois rentrer...
Sentinelle 3 aka Un frisé choupi : Ouais ben non. Y a une manif à Sèvre Babylone, vas-y.
Le ton monte avec mes défenseurs de derrière, et le proviseur, qui nous observait de loin, ramène lui aussi sa fraise.
Proviseur aka le mec qui a vécu 500 blocus dans sa vie, super blasé : Laissez vos camarades entrer, ça suffit maintenant -_-
Un mec déchaîné derrière s'écrie alors : "ALLEZ, ON PASSE." Et il se met à pousser, me propulsant tête la première sur les trois mecs. Géant, Asiat et Frisé, pas très très contents, m'envoient aussitôt valdinguer dans l'autre sens, tel un punching ball humain.
Proviseur, choqué : HEY HEY HEY ! CA SUFFIT LA !
Mais les trois types énervés s'échauffent avec l'énergumène de derrière, beuglant : "CA SERT A QUOI DE POUSSER ? TU VEUX LA JOUER DE LA MANIERE FORTE, TU VEUX QUE CA SE PASSE COMME CA ?"
Moi, aka je suis une mauviette : Nonon on cherche pas la manière forte, on va partir :(
Asiat Eczéma se décide à me lâcher, et tout le monde respire un bon coup. L'ordre est rétabli, mais pour pas bien longtemps. Le proviseur signale, dédaigneux : "Vous pouvez passer par derrière, hein. La deuxième porte est ouverte."
S'ensuit alors le sprint du siècle. Ca court, se bouscule et gêne le plus possible son voisin dans sa course pour arriver le premier au portail. L'énergumène me tire par le bras tandis que je suis mollement la procession, plus du tout sûre de l'utilité profond de mon cours d'allemand.
"Sinon c'est pas grave, on rentre chez nous..? :("
Quand on franchit la ligne d'arrivée, crachant nos poumons, les sentinelles ont déjà repris leur place.
Frisé, énervé : Franchement, vous voulez pas vous en aller ? Qu'est ce que vous allez faire, là..? Vous pensez avoir un cours normal ?
Géant approuve, ajoutant au passage que lui, il passe le Bac cette année bla, et a beaucoup plus à perdre en ratant ses cours blabla. Ca a pas l'air de l'amuser des masses, de nous empêcher d'aller en allemand. Cet élan d'humanité m'inspire. J'ose prendre la parole.
Moi, ragaillardie : C'est pas qu'on y tient VRAIMENT hein, mais on peut pas manquer toutes les semaines pour des blocus qui tiennent même pas la journée.
BOURDE AGAIN. Mon réalisme offense mes interlocuteurs.
Je sais plus lequel : Et la mobilisation ? O_o Tu crois qu'elle te concerne pas, la réforme ?
Ils nous resservent, comme d'habitude, le discours sur les Bacs spécialisés, les suppression des postes, les classes de 40 élèves, l'enseignement appauvri. "Et s'il faut bloquer le lycée trois fois par semaines, je le fais !" J'en profite pour exprimer mon scepticisme vis à vis de leurs rassemblements, qui ont lieu si souvent que plus personne ne les prend au sérieux. Ça banalise, à mon avis, la colère des lycéens, et fait que plus personne n'a envie d'y croire quand elle se manifeste. Les blocus font partie de la routine. Géant me toise, amusé. "Et qu'est ce qu'on peut faire à la place, à ton avis ?" Silence et soupir. Le type qui m'a balancée contre le grillage pose le dilemme.
Energumène : Vous appelez branleurs ceux qui profitent des blocages pour rester chez eux, mais qu'est ce qu'on doit faire nous, maintenant ? Etre un branleur ou aller à la manif ?
Frisé, souriant : T'as tout compris :)
Ils se marrent et baissent les armes. Presque aussitôt, l'intendante du lycée qui vient de traverser le bâtiment arrive de l'autre côté du grillage, trousseau de clés en main.
- C'est fini, maintenant. Ceux qui veulent rentrer entrent.
Mes compagnons hérétiques s'engouffrent par l'ouverture, soulagés. Il est plus d'onze heures et demies. J'hésite. Géant me fixe et déclare d'un ton solennel : "C'est l'heure de choisir entre le bien... et la facilité." Réplique Harry Potter powa, je faiblis x1000. Frisé, qui a compris, fait signe à l'intendante de refermer. Je capitule. "P'tain.. Vous êtes forts."